Prendre ses responsabilités
Externalisation d'une exception
« La thérapie, c’est amener le sujet à prendre position » Eric Bardot.
La thérapie narrative, dans les suites de Kenneth J. Gergen, propose un changement de métaphore pour sortir de certaines impasses des métaphores mécanistes de la cybernétique et de la systémie (trop centrées sur la causalité circulaire, et sur un système du client à mettre à jour, comparant ce qui est observé à un thermostat)
En effet, selon le constructionnisme social, les métaphores cybernétiques et systémiques ne permettent pas de résoudre le problème du savoir-pouvoir dans la posture du thérapeute, et cachent d’importants aspects de la réalité (influence, inégalité, responsabilité personnelle, violence, contexte social et politique), empêchant de traiter un certain nombre de grands problèmes humains (maltraitance aux enfants, violence conjugale, inégalité sociale et sexuelle..).
Gergen suggère plutôt d’utiliser des métaphores tirées de la théorie littéraire, plus adaptées à la pensée post- moderne.
Le paradigme narratif met l’accent sur la construction sociale du monde. « La construction sociale du monde ne se situe pas à l’intérieur de l’observateur mais bien à l’intérieur des différentes formes de relation » (Gergen, 1994)
« L’ancien diction cartésien « je pense, donc je suis » peut être remplacé par « nous communiquons, donc je suis ». Je suis « moi » uniquement en vertu d’une relation, je ne peux « savoir » que je pense et que je sens, que grâce à ma participation à une culture » (Gergen, 1992).
En thérapie narrative on considère la thérapie comme une conversation thérapeutique, la connaissance de l’homme se conservant sous forme d’histoires, et les significations sont des constructions sociales issues d’un dialogue.
Le projet de la thérapie narrative est de permettre aux personnes de se réengager dans leur histoire préférée, là où elles se sentent coincées sur une route semée d’embûches et de dangers, bien éloignée du cours qu’elles aimeraient donner à leur vie.
Lorsqu’elles viennent consulter, c’est parce qu’elles sont sous l’influence d’une histoire dominatrice saturée par le problème, histoire pauvre et répétitive, d’échecs, qui leur impose la plus sombre des visions sur elles-mêmes, les autres, et le monde, et qui les empêche de percevoir le sens de leur vie.
Barbara est une jeune femme de 20 ans lorsque je la rencontre, étudiante en psychologie à la faculté d’Aix en Provence, elle vit en colocation avec sa compagne Laure et une autre amie.
Sa famille vit à Arles, ses parents sont séparés, elle a une grande sœur étudiante également. Sans soutien familial, elle fait des ménages pour payer ses études.
Malgré son surpoids, Barbara se glisse comme une souris dans le bureau en serrant ses bras le long de son corps, puis parle d’une toute petite voix douce en me regardant par en dessous.
Elle m’explique avoir déjà rencontré des psys vers l’âge de 8 ans, dans le contexte du divorce de ses parents. A l’époque sa mère est partie dans le sud et son père resté dans le nord. Plus tard son père déménagera pour se rapprocher de ses filles.
« Au moment du divorce je suis allée avec ma mère, qui est très dure, pas vraiment saine. Il y avait énormément de violence. »
Mais se sentant prise dans un conflit de loyauté entre son père et sa mère elle a tout fait pour mettre fin aux séances à l’époque. « J’avais l’impression que la psy voulait que je me retourne contre ma mère, ça m’a mise très mal, et depuis j’ai toujours redouté de retourner chez un psy. »
« Depuis ça n’a jamais vraiment été, je me suis toujours sentie très mal, renfermée sur moi, et je n’ai plus réussi à demander de l’aide. »
Elle évoque son problème prioritaire : l’anxiété
« Je la ressens tout le temps, d’aussi loin que je me souvienne. J’ai toujours eu des problèmes de stress. Maintenant je perds espoir, je broie du noir, je ne sais pas comment faire pour aller mieux. J’ai testé la sophro, la relaxation, tout ce qui pouvait se tester. Mais je n’ai jamais su comment le faire, ça ne marchait pas. »
« Maintenant je n’arrive pas à m’endormir le soir, ni à me réveiller le matin. Je n’arrive pas à continuer dans études et à suivre le rythme, mais je suis boursière je dois assister aux cours malgré tout. »
« Et je suis obsédée par tout. J’ai beaucoup de tocs pour gérer mon anxiété, par exemple je dois me répéter des phrases “non ça n’arrivera pas tout ira bien”, un certain nombre de fois. Mais ça me recrée des anxiétés et me prends beaucoup d’énergie. Et il y a beaucoup de choses que je fais au quotidien pour essayer de me rassurer et qui m’empêchent de m’adapter à l’imprévu et de gérer la vie quotidienne »
« Je pense que ça vient beaucoup du fait que je veux toujours plaire aux autres. Il y a sûrement quelque chose que j’ai pu faire, ou que j’aurai pu faire, et qui va faire que la personne va me détester, ne plus m’aimer. »
« Je pense que ces angoisses viennent de la violence qu’il y avait dans ma famille, de la part de ma mère et de ma sœur. Surtout des insultes. Quand j’essayais de poser des limites en disant : « s’il te plait, parle-moi correctement » je me fais encore plus hurler dessus.
« Il faut que j’accepte cette violence pour continuer la relation. »
Lors de l’année qui a suivi nous avons travaillé avec détermination, emprunté des fausses pistes, d’autres qui se sont refroidies en cours de route, il a fallu souvent bifurquer pour traiter des situations plus urgentes qui empêchaient de poursuivre certaines conversations assez prometteuses.
Parmi les étapes importantes de ce parcours, il y a eu le fait d’externaliser le problème auquel est confronté Barbara. Il sera nommé « le paralyseur mesquin », puis sera renommé ultérieurement « paralyseur de relation ».
« Il me fait passer auprès des autres pour quelqu’un qui refuse les relations et l’affection. »
Le fait de prendre position par rapport aux effets qu’il essaie d’avoir sur la vie de Barbara a permis de faire émerger des valeurs importantes pour Barbara, qui se rejoignent dans son Principe de vie, qui donne un sens (aussi bien en termes de signification que de direction) à sa vie, et qu’elle nommera « la liberté d’être soi dans des relations de confiance ». Ces valeurs seront incarnées à travers un travail de remembering sur la relation à Laure, et en faisant revenir d’autres témoins de l’importance de ces valeurs importantes pour Barbara dans d’autres contextes (à un concert, à une soirée jeux de sociétés entre amis, à une terrasse de café).
(ENCADRé ?)== Le remembering est une carte majeure de la thérapie narrative. Il permet au sujet, via l’exploration de la relation avec une personne importante pour lui, d’être connecté avec son identité préféré. Cela passe par le fait de s’observer être, comme cette personne ressource l’a été pour le sujet, une « passeuse de valeurs » qui a le pouvoir d’enrichir la vie des gens. Le sujet arrête alors de se percevoir comme spectateur de la vie, mais se voit être auteur et acteur de son histoire préférée, au côté des personnes qui font partie de son « club de vie ».
Il a été également nécessaire de « décontaminer », en TLMR, des scènes traumatiques particulièrement sensibles, qui revenaient polluer l’esprit de Barbara et sur lesquelles le paralyseur mesquin s’appuyait pour entretenir son emprise sur Barbara.
Il a alors été possible à Barbara de faire des liaisons associatives entre différents contextes où le problème pouvait être présent : « j’ai vraiment réalisé que le paralyseur de relation est souvent là quand j’ai l’impression de décevoir une figure d’autorité. » Cela nous a permis de mettre en scène en TLMR une méta-scène traumatique en faisant des liens entre différentes situations problèmes familiales, professionnelles ainsi qu’en thérapie avec moi.
Nous voilà donc à notre 1ere séance de 2024, où Barbara commence le rendez-vous par « Il y a des changements que j’ai noté dans ma vie : j’ai eu une dispute avec ma mère et j’ai assez bien géré la situation, su mettre mes limites, et pas souffert après. Je n’aurai jamais pu penser ça possible. J’étais très fière de moi. »
Je propose donc à Barbara que nous ayons une conversation là-dessus, avec l’idée d’explorer cette exception en la projetant sur une scène imaginaire entre nous, que nous observons ensemble, et qui sert de support à notre discussion.
Exploration d’une exception en thérapie narrative : la carte pour redevenir auteur.
L’exception est une prise d’initiative que le sujet est fier d’avoir réalisé, qui diverge par rapport à l’histoire dans laquelle le problème veut garder le sujet enfermé.
C’est le point de départ d’une histoire alternative, en lien avec les valeurs préférées du sujet.
Brunner nous rappelle qu’une histoire c’est : Une série d’évènements – reliés dans le temps – autour d’un thème commun
Le travail consistera donc à faire émerger cette histoire préférée
L’exploration de l’exception par le binôme patient-thérapeute suit les étapes suivantes :
- Description, sur le paysage de l’action. « Une caméra a filmé la scène, et nous l’observons ensemble, devant entre nous, comme si nous étions côte à côte face à un écran de cinéma »
- Externalisation de l’exception via sa nomination
- Mise en place de l’exception dans un contexte, on esquisse une histoire d’exception
- Exploration des effets relationnels de l’Exception externalisée.
- Quand les effets relationnels (c.-à-d. la façon dont la prise d’initiative a enrichi la vie de l’autre : comment il a réagi, ce qu’il a fait, ce qu’il a compris) sont mis en lumière on peut se retourner sur le sujet, explorer les effets corporels que ça a sur lui « en contact avec ça quel effet ça a à l’intérieur de vous ? », puis les effets identitaires « qu’est-ce que vous pourriez vous dire sur vous-même ? »
- Intégrer cette exception comme un épisode d’une histoire plus longue, dans un passé proche, mais aussi plus distant et même lointain ; « quand cette histoire de (exception nommée) a-t-elle commencée ? » en continuant à tisser avec d’autres relations vivantes. « Qui ne serait pas surpris que vous ayez pris cette initiative avec cette intention là et que ça ai eu ces effets relationnels là ? quelle anecdote pourrait-il raconter à votre sujet qui explique qu’il ne soit pas surpris ? »
- Se projeter dans la suite de cette histoire dans le futur, qu’il soit proche, disant ou lointain. Comme toujours dans l’idéal une séance se termine par le retour à l’action, pour que les changements survenus dans la séance puissent diffuser hors du cabinet de consultation.
Barbara décrit :
- J’étais chez mon père après Noël, je m’y sentais bien. Je me suis dit que j’allais appeler maman pour passer une après-midi ensemble, je m’assois dehors pour l’appeler. “je suis là et je suis libre, on peut se voir”… Et elle s’est mise à m’engueuler : “ça fait un an qu’on ne s’est pas vu, je suis une bouche trou, tu ne fais pas d’effort, je n’ai pas envie de bouger tous mes plans, je ne suis pas à ta disposition”. J’ai répondu “ok ce n’est pas grave. Si tu veux on en parle mais y’en a marre de subir tes sautes d’humeur”. J’ai réussi à défendre mes idées. “maman ça n’a pas de sens ce que tu dis”. Elle m’a raccroché au nez et le soir m’a envoyé des pavés me disant comme J’étais une fille horrible. J’ai décidé de pas y répondre, pour la 1ere fois. Je ne me suis pas laissée faire”.
- Ok, et si vous ne vous êtes pas laissé faire, vous avez fait quoi à la place ?
- J’ai pris mes responsabilités
Je désigne la scène imaginaire sur la surface de mon bureau où nous avons observé ensemble cette situation :
- « Prendre ses responsabilités », c’est une manière de nommer tout ce qu’a fait Barbara dans cette scène ?
- Oui, c’est exactement ça. “prendre ses responsabilités” de se dire “tu te dis t’as pas à subir ça donc agit en fonction”. Je prends les choses en main pour pas subir ça.
- Je me dis en voyant ça, c’est énorme. Et c’est nouveau, vraiment diffèrent de comment le paralyseur de relation veut que les choses se passent entre votre mère et vous. La marche me semble immense, il y a dû y avoir un marche pied, quelque chose que vous avez fait avant qui a préparé le terrain à « prendre ses responsabilités » ?
- Oui c’est vrai c’est une histoire qui commence avant. Il y a beaucoup de choses qui font que je me suis sentie capable de prendre mes responsabilités. Déjà avoir pris la responsabilité de ne pas faire Noël dans ma famille. C’était presque impensable l’an dernier. Et la veille j’avais pris la responsabilité de parler à mon père de ce qu’il a pu me faire subir enfant, et je l’ai fait de manière calme et posée. Je ne pensais pas en être capable. (Long silence)
- Vous pouvez m’en dire un peu plus ?
- Parler du fait qu’il ait pu être violent. Au début c’était dur, il se cherchait des excuses “tu me provoquais” alors qu’on sait tous les deux que c’est faux. Je lui ai montré que je voyais sa situation à l’époque qui était dure, par rapport à son travail et à maman. Et finalement il est revenu : “je n’aurai pas dû, j’ai mal agi”. Il ne s’est pas excusé, ce n’est pas son genre, mais déjà ça pour lui c’est énorme, et j’ai compris que c’était comme des excuses. Je m’entends très bien avec lui, mais ça a le levé le dernier cadenas, pression de ce tabou qui restait un peu dans notre relation.
- Je me demande, votre papa, à ce moment-là quand il est revenu, c’est parce qu’il a compris que aviez pris la responsabilité de lui parler pour quelle raison ?
- Ben il a compris que c’était justement pour faire sauter le dernier cadenas entre nous.
- Ok, et il me vient une bêtise : est-ce qu’on pourrait aller jusqu’à dire que quand vous avez été connectée à cette histoire de « prendre ses responsabilités » qui vous a permis de prendre vos responsabilités en parlant à votre père, ça lui a permis à lui aussi de se connecter à cette histoire et de prendre ses responsabilités en retour vis-à-vis de vous ?
- Oui on peut tout à fait dire ça.
On rit ensemble.
- Et je me demande, quand vous dites : « ça a levé le dernier cadenas entre nous », ça a ouvert quoi dans la relation avec votre père ?
- Mon père peut se sentir plus libre, plus libre de parler, de dire ce qu’il a sur le cœur. Vous savez je demande souvent des câlins à mon père, ça me fait du bien, mais lui n’en fait jamais spontanément. Et pour la 1ere fois, quand il m’a déposé à la gare, c’est lui qui l’a fait spontanément.
On pleure ensemble devant cette scène, je témoigne à Barbara :
- Quand je vois cette scène à la gare et le mouvement de votre papa pour vous faire un câlin j’ai cette larme qui vient, et je trouve ça beau comme un film de Noël, ça fait du bien. Je me dis qu’il a de la chance votre papa d’être libéré de ce qui l’empêchait de profiter de ça. Ça me fait venir une autre image, où ma maman, qui n’est pas trop tactile non plus, me serre dans les bras sur le parking de sa maison un jour où on a eu une discussion sur l’importance des émotions. Et j’ai hâte de rentrer ce soir pour attraper mes enfants et leur faire une attaque de chatouille pour que ça nous fasse de bons souvenirs. Mais je me demande surtout, cette larme que je vois sur votre joue, c’est ok que je vous pose une question là-dessus ?
- Oui bien sur
- Si on pouvait lui donner un nom à cette larme, ça serait quel nom ?
- Amour. (soupir)
Nous approchons de la fin du rendez-vous, il reste beaucoup à explorer mais je propose de rassembler tout ce que nous avons vu sur le sous-main pour prendre position par rapport à ça :
- Quand on revoit tout ça, quel regard vous portez sur Barbara ?
- Je suis une fille responsable, en possession de son destin. Elle se laisse plus faire Barbara. Je me sens apaisée, plus heureuse. Fière d’avoir réussi à m’extraire d’un schéma familial d’obligation, et de ce non-dit avec mon père.
Vous savez depuis quelques jours j’ai recommencé à me maquiller, à prendre soin de moi, choisir des tenues.
- Comment elle réagit Laure à ça ?
- Elle me dit « ah mais moi je sors du travail laisse-moi me changer j’arrive ».
- Et quand Laure réagit comme ça, comment ça se passe à l’intérieur ?
- C’est chaud et doux, j’ai envie de rire, de sourire… De vivre !
- Est-ce qu’il y a des moments où ça serait bien d’être connecté à tout ça ?
- Oh oui plein, quand je dois aller à la fac, quand je dois voir mon patron pour les ménages des locations.
- Je me demande, si vous restez connectée avec tout ça, ce que ça va ouvrir d’ici le prochain rendez-vous, ce que ça va permettre de faire de différent dans ces différents contextes ?
- Je pourrais continuer à prendre mes responsabilités, souffler un bon coup et y aller, et dire ce que j’ai à dire pour continuer à améliorer la communication, la compréhension avec les gens.
- Je suis curieux de poursuivre cette discussion la prochaine fois, de là où vous en serez, et je vous remercie d’avoir partagé cette conversation avec moi. Après une séance comme celle-ci je me sens plus connecté à ce qui me motive pour me lever le matin et aller travailler.
Bardot , bardot, Roy (2022) De l’HTSMA à la Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels. Le Germe, Satas
Betbeze (2017) Autonomie relationnelle. H&TB HS la relation thérapeutique
Elkaïm (1997) Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux. DeBoeck
Foucault (1975) Surveiller et punir. Gallimard
Garon, Roos (à paraitre) La triangulation thérapeutique
Gergen (1992) Le soi saturé. Satas
White (2009) Cartes des pratiques narratives. Satas
